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Cinéma cinéma

Porte d’entrée dans le cinéma pour les uns, c’est déjà du « vrai » cinéma pour les autres. Pour tous, le court métrage est synonyme de liberté, de formation et d’expérimentation. Une liberté malmenée par les maux du cinéma français : baisses budgétaires, répartition inique du Fonds de soutien, coups bas au régime des intermittents.

JB pour FO hebdo

 

Le court métrage en France est, avant toute chose, l’art de faire beaucoup avec très peu de moyens. En 2007, 457 films courts ont été produits grâce à 17,6 millions d’euros de subventions émanant pour l’essentiel du Centre national de la cinématographie (CNC), des collectivités territoriales et des principaux diffuseurs TV. Quand on sait que le ministère de la Culture a budgété 505,5 millions d’euros de soutien aux industries cinématographiques et audiovisuelles la même année, le court métrage est une « micro-économie ». D’après Didier Kiner, responsable du pôle diffusion de l’Agence du court métrage, son « système d’exploitation se fait en creux de celui du long ». Explication. L’Agence, association née en 1983 afin de faire accéder le court à une reconnaissance économique, a mis au point un outil de diffusion appelé « Réseau alternatif de diffusion » (RADI) en 1989, qui compte cette année entre 270 et 280 salles adhérentes, soit un quart des établissements classés art et essai. Un joli score. Pourquoi le circuit MK2 y a-t-il un temps adhéré avant de le quitter ? Il faut bien comprendre que ce système, participatif, ne convient pas à une programmation centralisée mais à une salle indépendante où un programmateur choisit sa propre programmation et la documente. Ce qui importe ici n’est pas le nombre d’entrées : pas d’indexation sur la billetterie, le producteur est rémunéré sur la base d’un forfait (1200 euros) payé par l’exploitant. Veillant au respect économique et artistique de l’œuvre et du public, l’Agence a pu reverser 432 000 euros au pôle production du court métrage en 2007. Ces films courts d’animation, documentaires ou expérimentaux, circulent donc très bien de festivals en salles associatives ou subventionnées. Mais si les crédits gérés par les Directions régionales des affaires culturelles (DRAC) sont revus à la baisse, comme annoncé en décembre dernier, les cinémas d’art et essai seront touchés de plein fouet, et la diffusion du court sera fragilisée.

 

Une aide bien mal répartie

« Il y a malheureusement une tendance forte, ces dernières années, à dénigrer systématiquement la dépense publique dans le cinéma, remarque Didier Kiner. Or, tous les circuits de diffusion, des plus gros aux plus petits sans exception, vivent essentiellement de subventions. » Entre autres aides, le « Fonds de soutien automatique » doit être partagé entre producteurs, distributeurs et exploitants sur un principe d’équité. « Mais, depuis vingt ans, déplore-t-il, on favorise les gros au détriment des petits et la part industrielle au détriment de la part artistique et culturelle ». Un triste constat relayé par l’état des lieux de la Société des réalisateurs de films rendu public le 22 février 2008, jour symbolique de la 33e cérémonie des César, étayé de chiffres : « En 2006, 10 sociétés, positionnées sur des films de plus de 7 millions d’euros, ont mobilisé 63 % du Fonds. » Une déclaration qui ne va pas, non plus, sans dénoncer un « effet pervers : les producteurs indépendants qui produisent les trois quarts des films français se partagent seulement 37 % du soutien automatique », ni sans rappeler que les trois quarts des entrées en salles se font avec 17 % des films... Ce sont les circuits les plus faibles, autrement dit indépendants, qui sont toujours touchés. Une situation d’autant plus injuste que les mieux subventionnés seront aussi les premiers à s’équiper de matériel numérique, imposant de fait une concurrence accrue aux mêmes indépendants. Les exploitants classés art et essai représentent encore la moitié des salles françaises, mais jusqu’à quand ?

 

Le désengagement financier de l’Etat

L’économie à petite échelle du court repose en grande partie sur ce mode de diffusion, pour ainsi dire « non marchand mais vertueux », son autre originalité est d’avoir toujours fonctionné de façon informelle. Ainsi du point de vue de la réalisation, d’après David Szapari, secrétaire national des techniciens de l’audiovisuel FO, « c’est une industrie qui n’est pas là pour le bénéfice, et qui est toujours bénévole ». Et si c’est, selon lui, « une chance et une grande liberté » offerte aux débutants de s’entraîner, « propre à la France », la donne heureusement évolue depuis 2006. Les syndicats obtiennent ce qu’ils réclament tous depuis longtemps : la professionnalisation des équipes de tournage. Dès lors, le producteur versera un salaire au moins égal au Smic à chaque membre de son équipe de tournage, condition sine qua non pour prétendre à des aides du CNC ou des Régions. En même temps qu’elle limite les abus des producteurs employeurs, cette nouvelle règle transforme en profondeur des pratiques qui permettaient depuis les années 1980 aux techniciens, acteurs et réalisateurs de faire leurs armes.

Le problème, c’est qu’un Smic n’est pas attractif pour les intermittents expérimentés. « Je peux toujours m’enorgueillir d’avoir établi plus de 130 fiches de paye l’an dernier, témoigne Jean-Christophe Soulageon, fondateur de la maison de production Les Films sauvages. Je me sentais plus libre d’entreprendre en m’entourant de collaborateurs qui ne demandaient que la possibilité de travailler avec les moyens nécessaires, poursuit-il, désormais, je les supplie d’accepter le Smic et il faut pomper sur les moyens de fabrication pour pouvoir, dans certains cas, assurer ce minimum. On ne m’a jamais forcé à travailler bénévolement sur les courts auxquels j’ai collaboré… c’était une bonne école », conclut le producteur.

« Mais en quoi de permettre de vivre aux techniciens et aux artistes nuirait-il à la création ? C’est l’inverse ! » lui réplique Franck Guilbert, du Syndicat national libre des artistes (SNLA-FO), qui explique les mouvements de protestation du vendredi 29 février dernier par le désengagement financier de l’état, déjà exprimé par Pascale Ferran à la cérémonie des César 2007. « On est confronté à un système, explique-t-il, où il est de plus en plus difficile de rémunérer les gens et où la diffusion est également mise à mal. ». Un système, plus précisément, où les budgets de subventions ne respectent pas le niveau de dépenses réel des producteurs. Un respect sans lequel, pourtant, on ne voit pas comment la filière du court métrage comme les petites productions du cinéma d’art et d’essai de façon générale, pourraient s’en sortir, poursuivre ses actions culturelles ou même d’utilité sociale, à travers des ateliers menés dans les écoles ou les prisons, par exemple.

 

Du protocole scélérat du 26 juin 2003 à la fusion ANPE-Unedic

C’est la grande force et faiblesse à la fois du court métrage : « il n’est pas dans une économie de marché, il n’est pas dans une logique commerciale, il n’est pas distribué, ce n’est pas un produit, pour reprendre Jacques Mitsch, réalisateur reconnu et expérimenté de courts et de longs métrages. C’est pour cela qu’il reste totalement libre par la forme et par le fond. » Il constate aussi que si la professionnalisation des équipes, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, constitue « un frein, à la production de films alternatifs et sauvages, les coups bas au régime d’indemnisation des intermittents du spectacle risquent aussi d’en réduire considérablement la production ». Des coups que le SNLA-FO dénonce aussi avec la même combativité depuis le « protocole scélérat Medef-CFDT-CFTC-CGC » du 26 juin 2003 (qui porte à 507 heures sur 10 mois au lieu de 12 mois le total d’heures ouvrant des droits) jusqu’au projet de fusion ANPE-Unedic, prévue pour avril 2008, qui menace l’indépendance de l’Unedic, organisme financé par les cotisations des salariés et géré paritairement.

Dans ce contexte de baisses budgétaires et de sape du statut d’intermittent, qui dure depuis plusieurs années maintenant, les principaux acteurs du court métrage en appellent sans relâche à la mission culturelle de l’Etat. « L’Economie n’est pas forcément là pour faire de l’argent, déclare Didier Kiner. Mais il faut savoir que chaque euro de subvention dépensé est pensé, et que le soupçon lié au fait de vivre de l’argent public est grave et menace la cohésion de l’Etat et de la société civile. » Confrontée à la nécessité de se formaliser sans véritables moyens, menacée dans sa diffusion en salles, il est difficile d’imaginer l’évolution de cette économie non marchande.

Né court, avec les frères Lumière, et marqué par des films comme Un chien andalou (16’), de Louis Bunuel (1929), ou Nuit et brouillard (32’), d’Alain Resnais (1955), le cinéma est aussi né sur pellicule, un support cher concurrencé depuis quelques années par le camescope numérique. Cet outil, à la portée de tous, a provoqué une avalanche de créations auxquelles les grandes institutions comme le CNC sont restées hermétiques, en sages gardiennes des traditions. Mais il faut savoir que les instances défricheuses que sont festivals y sont ouvertes : Clermont-Ferrand propose ainsi trois compétitions qui imbriquent argentique et numérique. De son côté, l’Agence du court métrage qui a pour mission de repérer et de faire vivre les œuvres qui renouvellent l’écriture cinématographique, en a récemment créé un comité de sélection. L’arrivée des nouvelles technologies renouvelle aussi, progressivement, tout le paysage de la postproduction cinématographique, et l’on a vu, par exemple, la grosse entreprise audio et vidéo TRM se rapprocher du post-producteur et laboratoire VideoUn.com en 2000, avant d’en prendre le contrôle, en 2003. Si le numérique n’a pas encore supplanté le cinéma pellicule, il a en revanche considérablement infléchi le marché. Peu médiatisée, privée d’indicateurs macro-économiques, la filière du court métrage, à la fois vivace et non rentable, peut éventuellement se frayer un avenir sur un marché qui s’ouvre à de nouveaux opérateurs, comme les télévisions locales, en quête de contenus peu traditionnels et de diversité culturelle. 

 

Nathanaël Le Scouarnec a réalisé Jamais 20 ans, son premier court métrage, en juin 2003 et il vit, depuis, de réalisations et de montages.

Comment vous êtes-vous lancé dans la préparation de votre premier film ?

J’ai créé l’association Les Cinéastes de la colline. Sans carnet, sans référence, l'association rendait le projet crédible. L'équipe comprenait une quinzaine de personnes bénévoles, soit un chef opérateur et deux assistants, des cadreurs, des électros et machinos, un ingénieur son, un perchman, un script, un décorateur et un maquilleur, un assistant de production, un premier assistant réalisateur, un monteur et un mixeur, et deux comédiens.

Nous avons sollicité la mairie de Saint-Cloud. Le budget, de 100 euros environ, a couvert les frais d'assurance et de nourriture. Le matériel numérique nous a été prêté par des loueurs. J'ai trouvé la maison idéale comme par miracle et nous avons pu y tourner, trois nuits de suite. Quinze jour et quatre nuits de travail plus tard, le film, de 15 minutes, était fini.

 

 Et après, ce film vous a-t-il ouvert des portes ?

Après un tour de France des petits festivals, cette expérience a débouché sur une commande de réalisation contre l'alcool au volant, en 2004. Il a obtenu une très bonne critique grâce à laquelle j'ai pu en tourner d’autres.

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Vous avez appris sur le tas, quel regard portez-vous sur l'économie du secteur ?

D'un point de vue macro-économique, vivre du court est une hérésie. Par courts métrages, j'entends « films d'auteur ». Il faut contourner le système pour en vivre. Mes compagnons et moi-même nous nourrissons de commandes. Le documentaire et les spots sociaux restent un secteur où les aides tombent facilement, surtout pour le montage, un poste qui offre bien plus de possibilités de travail que la réalisation. On peut réaliser un ou deux courts par an: les demandes d'aides prennent plusieurs mois, constituer une équipe, trouver des lieux demande du temps. Les montages, en revanche, on peut les enchaîner chez soi. Ainsi fait-on ses preuves et son carnet d'adresse... pour repasser un jour à la « réa », objectif forcément ultime.

 

 
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