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Lire et écouter des textes de Noir Désir comme « Bouquet de nerfs », « À la longue » ou
« Si rien ne bouge »,
ce n’est pas tout à fait la même chose : belle incomplétude/bel inachèvement de textes qui appellent la musique pour suggérer plus fort que les mots. La chanson Gagnants/perdants n’est
pas pareillement imparfaite. C’est comme si le texte primait pour de bon : éclosion totale d’une analyse et d’un avertissement politiques au sens noble. La critique de l’avidité
est claire, la synthèse de la crise est simple et loin d’être conne, la langue est accrocheuse et sans doute ardemment travaillée. Alors quoi ?
C’est à se demander si le poème n’est pas trop à l’image de ce qu’il raconte, et donc pas comme verrouillé, sans issue. Le propos « ferme les écoutilles », il « hiberne » (mots piqués à « 2043 », de Bashung). Texte à l’image de la crise, tel un bateau dans la tempête, avec des passagers consentants et lucides enfermés dedans, sous les écoutilles bien closes, les yeux tout ronds écarquillés derrière les hublots. Un texte sans illusions quoique peuplé, parcouru d’exhortations, de vous de toi et de Messieurs… La chanson ne réfléchit que trop fidèlement la crise qui enserre aujourd’hui tout un « chacun ». Les uns confrontés à leur (in-)conscience, les autres à leurs porte-monnaie vides et à leurs (in-)consciences…
La critique est claire, la synthèse loin d’être conne… et sans doute ardemment travaillée… La chanson résurrection de Noir Désir laisse juste un peu rêveurs des trentenaires de mon espèce, sous les écoutilles bien closes, les yeux écarquillés tout ronds derrière les hublots de ce bateau pas tout à fait neuf, presque d’occas’ baptisé « crise »...
La chanson incite même à des rêves de jeunesse, de luttes et d’espoir. Surtout quand on a appris à marcher entre les flaques de
mazout et contre les centrales nucléaires, jamais « touché à mon pote » et, en somme, pas attendu Tostaky pour confusément sentir ce que « désinvolte » veut dire…
Mais, en même temps, tellement bien appris à l’école qu’il est bien si loin derrière, dans le passé de l’humanité, le Moyen Âge, que c’est si « loin le féodal »… La chanson m’incite à
rêver, plus encore qu’à agir. Où est ma colère ? Où est passé mon noir désir de partage et d’avenir ?
La chanson m’incite à rêver, plus encore qu’à agir... Alors quoi ?
"Ce qui nous fait violence est plus riche que tous les fruits de notre bonne volonté ou de notre travail attentif ; et plus important que la pensée, il y a ce qui donne à penser." (Proust et les signes, G. Deleuze)