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Opposée à la critique de Johann Charvel, publiée quelque part sur son site.
La Route, de Cormac Mc Carthy
Publié en langue française aux Editions de l’Olivier en 2008.
Imaginons un écrivain patenté. Et prêtons-lui l’envie d’écrire sur l’homme et sa part d’inhumanité… La Route, de Cormac Mc Carthy, est un bouquin prenant. Dont la poésie n’est pas immédiatement saisissable tant son style est maigre, décharné, à l’image de ses héros : un homme et son « petit », improbables, anonymes, sans âges, rescapés d’un inévitable incendie planétaire. Style marqué par la récurrence de la conjonction de coordination « et », inlassablement répétée comme pour éprouver plus fort le cauchemar des survivants, enfilades de catastrophes, de paysages de souffrance humaine avalée en blocs par l’homme et son petit fuyant le froid sur la route du sud.
Une route, un fil à dévider
Prendre La Route de Mc Carthy, c’est d’abord lire et subir la violence d’un monde le plus indiscutablement inhospitalier possible. Pour rendre ce monde à ce point inhospitalier, Mc Carthy développe un argument/scénario indiscutable : quand tout aura brûlé, quand toutes les cuisines et tous les magasins auront été pillés, les plus forts se mettront à dévorer les plus faibles. Et leur anthropophagie implique, manifestement, qu’ils sauront mieux s’armer, s’équiper, dominer, réduire en esclavage et pourchasser les autres. Suivre la route de l’homme et de son petit suppose donc d’être constamment empêché de suivre cette route acharnée vers le Sud et vers la mer, car ils ne cessent de la perdre pour se cacher des méchants dans les bois, traverser des montagnes ou visiter les restes d’une ville recouverte de cendre. La route est à la fois la trame, le prétexte simpliste du roman et l’unique raison pour l’homme de continuer avec l’enfant, de ne pas mettre fin à leurs souffrances.
« Ainsi soit-il. Évoque les formes. Quand tu n’as rien d’autre construis des cérémonies à partir de rien et anime-les de ton souffle. »
La route se dévide comme le narrateur dévide le fil de la vie de ces deux incroyables « gentils » déterminés à ne jamais manger de chair humaine, à trouver la mer et à croire en Dieu. Si le livre n’est pas religieux, les méchants et les gentils sont dotés de rites et de croyances. Les premiers pratiquent le « sacrifice » humain et portent des signes vestimentaires distinctifs. Les seconds croient en Dieu de façon imprécise mais c’est aussi une question de survie. Pour ne pas laisser tomber, pour continuer à nourrir l’espoir d’une autre vie, pour transmettre, nourrir l’enfant d’une autre providence que celle des bocaux et des conserves trouvés par hasard.
Happy end et cruauté sans issue
De trouvailles en miracles alimentaires, le père portera son fils jusqu’à la mer et dans les bras une nouvelle mère. Mais au prix de quelle mémoire ? Le livre prend-t-il toute son envergure quand le lecteur, hébété, interroge la facilité avec laquelle un enfant peut survivre à pareilles folies et la facilité avec laquelle un auteur peut imperturbablement transcrire, par exemple, « Une abominable puanteur, un vieux matelas maculé de taches sombres. (…) tapis contre le mur du fond (…) des gens tout nus, des hommes et des femmes, tous essayant de se cacher, protégeant leurs visages avec leurs mains. Sur le matelas (…) un homme amputé des jambes jusqu’aux hanches et aux moignons brûlés et noircis ». À aucun moment, la mémoire cannibale, meurtrière, les scènes de boucheries insoutenables ne remettent en question le développement de l’enfant. La barbarie, ça va de soi. La question qui, dans notre vieille Europe, préoccupe un peu quelques intellectuels depuis la Deuxième Guerre mondiale, n’est pas posée. Pour un peu, elle semble même évacuée. Et le livre blesse, moque, réduit, tourne en dérision l’âme humaine d’autant plus méchamment que la route aboutit à un pseudo dénouement heureux.
Une pseudo happy end. Car il y a bien longtemps que le mal est fait et que la cruauté sans issue, sans alternative, a entamé chez le lecteur sa part de confiance dans l’autre. La tendresse est elle-même une nourriture maigre et dérisoire devant une telle inhumanité.
Un petit remontant s’impose ? Il est peut-être encore temps d’aller poser nos yeux et ce qu’il nous reste d’âme sur quelques chants inspirés de Lautréamont, tout autre, mais ô combien plus « animé »* représentant d’une noirceur sans limites.
*Du latin « Animus », âme, esprit.