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Site Parisiens du Bout du Monde
De passage en France à l’occasion du Festival d’Automne en octobre
dernier, Lina Saneh a présenté une étrange pièce de théâtre, Appendice,
dans laquelle la tension entre art, argent, loi et corps est omniprésente.
Comment faire de son corps une œuvre d’art pour vivre libre, telle est la
question. La réponse est surprenante.
Un comédien libanais explique, en cinquante minutes, comment sa femme,
comédienne également, tente de réaliser son vœu le plus cher : être incinérée à sa
mort. Cette présentation lapidaire d’Appendice, pièce de Lina Saneh jouée entre le 22
et le 28 octobre dernier au Théâtre de la Cité internationale dans le cadre du Festival
d’Automne à Paris, évoque l’essentiel de la pièce : le corps instrument de travail du
comédien, ses représentations, instruments de pouvoirs et de libertés, et son
incinération impossible au Liban. Mais elle dit tout, sauf l’humour qui la traverse et
transmute, avec finesse, un sujet a priori morbide, en un espace de réflexion pour
tous, à la fois politique, morale et artistique.
La liberté qui relève du corps
« Appendice » correspond d’abord à la première ablation envisageable sans
dommage dans un corps qui, comme l’a décrit Pierre Abi Saab, journaliste à Beyrouth
pour la revue Mouvement n° 45, « devient, [avec Lina Saneh et Rabih Mroué], un
champ d’expérimentation, un trait d’union entre l’avouable et le non-dit, un moyen
de transgression, de revendication de notre propre individualité. Voire un corps « clé
de la représentation ».
Alors que le public arrive et s’installe, la comédienne est déjà en scène, assise sur
une chaise, comme « en position ». Le premier d’une longue liste de troubles est
jeté. Que fait cette femme ? Qu’attend-t-elle ? S’échauffe-t-elle ? La représentation
commencerait-elle avant le début du spectacle ? Son profil se détache sur fond
blanc : un grand écran immaculé, pareil à ceux des radiologues.
« Si je ne peux être incinérée à ma mort comme je le désire, si l’incinération est
interdite au Liban, a déclaré Lina Saneh dans une interview, ce n’est pas uniquement
à cause des religions monothéistes qui refusent l’incinération, ni seulement à cause
d’une mentalité sociale, religieuse et conservatrice. C’est aussi à cause des lois
libanaises et de la Constitution qui ne nous reconnaissent pas en tant que citoyens
ayant des droits hors de nos communautés religieuses. » Révoltée contre un État
plus soucieux de liberté économique et de circulation des capitaux que de liberté
individuelle et relative au corps, elle utilise l’incinération comme un symbole. De tout
le spectacle, Lina Saneh, qui joue son propre rôle, ne bougera pas d’un cil, n’ouvrira
pas la bouche. Elle se contentera, par cette muette et stoïque présence, de forcer
l’analyse clinique de son « cas ».
Où est le spectacle ?
Rabih Mroué entre en scène et prête voix à ce corps de femme dont le silence et
l’immobilité expriment la détermination. En fidèle porte-voix, il se lance dans la
lecture d’un texte écrit à la première personne par la comédienne, qu’il présente
comme sa femme. Deuxième trouble : il ne cesse d’entrecouper sa lecture de
commentaires et de rappels du type : « je dis “je” mais c’est bien elle qui le dit ». La
situation paraît d’autant plus cocasse que ce mari, pourtant compréhensif, multiplie
les efforts pour se dissocier de la parole qu’il rapporte. Tout au long de ce compte-
rendu, il énumère donc, de façon exhaustive mais vivante, solidaire mais sans les
reprendre à son compte, les raisons de se battre pour l’incinération et les solutions
tour à tour envisagées pour contourner son impossibilité. De ce perpétuel décalage
entre un corps et sa voix d’emprunt jaillit le comique, malgré la noirceur du sujet.
Les spectateurs comprennent vite que l’action dramatique est tout entière contenue
dans cette parole rapportée. Ce procédé peu traditionnel, qui apparente la pièce à
une performance, est une autre source de trouble. Où est le spectacle, où est la
réalité ? Cet homme est-il sérieux ? Cette femme est-elle véritablement décidée à
livrer un à un (en commençant par les ablations les moins handicapantes), ses
organes aux médecins, dont elle sait qu’ils les brûlent une fois prélevés ? Si
l’évocation précise de ces différentes opérations ne nous épargne aucun détail
truculent ni morbide, elle est remplacée de justesse, avant de sombrer dans
l’obscène, par une trouvaille : aucune loi n’édictant ce qui relève de l’art ou n’en
relève pas, la comédienne, qui de sa révolte a fait du théâtre, fera de son corps une
œuvre d’art. « Dans l’art, le corps de l’artiste est bien en jeu, a dit Lina Saneh dans
l’interview précitée, financièrement et commercialement (...) Qu’adviendrait-il si je
jouais le jeu du pouvoir en place et de l’idéologie régnante ? Si j’usais de mon corps,
instrument par excellence de mon travail d’artiste, dans ce but commercial si cher
aux Libanais ?»
Soudain très pressé, l’homme délivre l’adresse Internet linasaneh-body-p-arts.com.
Les artistes volontaires pour signer une partie du corps de Lina Saneh et devenir, par
contrat, garant de son intégrité jusqu’à l’incinération de celui-ci peuvent s’y inscrire.
Abasourdis, les spectateurs apprennent, dans la foulée, qu’ils sont priés de ne pas
applaudir... Ultime trouble, glacé. Pourquoi ? Où commence la fiction, et la réalité ?
La représentation ne finit-elle jamais ?
Julie Broudeur - 24/12/2007