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Smaïn Laacher

 

 

Smaïn Laacher est sociologue au Centre d’étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS). Auteur de nombreux ouvrages et articles sur l’immigration et les mouvements de populations forcés, il a notamment publié Après Sangatte. Nouvelles immigrations. Nouveaux Enjeux (éditions La Dispute, 2002), L’Immigration (collection Idées reçues, édition Le Cavalier Bleu, 2006), Le Peuple des  clandestins, (éditions Calmann-Lévy, 2007). Smaïn Laacher est, par ailleurs, juge représentant le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à la Cour nationale du droit d’asile.

JuBr pour Altermed 

 

Qu’est-ce qui fait la différence entre un clandestin, un réfugié ou un demandeur d’asile en France et dans les pays arabo-musulmans ?

Dans les pays comme la France, où il existe un espace public, ces différents statuts sont non seulement respectés mais défendus.

Sur 21 pays arabes, 5 pays – le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte et le Yémen – ont signé la Convention de Genève de 1951, selon laquelle, est « refugiée », la personne qui a déposé une demande d’asile et qui, après instruction de celle-ci, en a obtenu le statut. Aucun pays arabe ne possède de droit d’asile interne. Le HCR peut accorder l’asile à une personne, mais celle-ci reste à la foisun réfugié et un clandestin pour les États marocains, tunisiens et algériens, dans la mesure où ils ne délivrent pas de titre de séjour. À tout moment, l’immigré, quel que soit son statut, peut y faire l’objet d’un déni de droit, et être expulsé. Tout étranger est livré à l’appréciation arbitraire et trop souvent raciste de la police, garante de l’ordre nationaliste et de la pureté de l’espace public.

 

Vous avez pu observer une communauté immigrée dans la forêt de Belyounech, au Maroc. Dans les bois du Calaisis aussi des migrants ont trouvé refuge, mais eux n’ont pas même essayé de se structurer. Qu’est-ce qui autorise ou empêche cette émergence d’une vie politique parallèle ?

Dans la forêt de Belyounech, l’identité minimum des personnes, celle qui permet d’agir ensemble, et qui dote les expériences les plus diverses d’un sens commun, est maintenue par la création de normes éthiques et quasi juridiques. À l’arrivée du nouveau venu dans sa communauté, lecture lui est faite du « règlement » qui régit la vie de sa communauté et entre les communautés, ainsi que celles qui gouvernent l’ordre et les conditions du passage pour l’Espagne. Dans les bois du Calaisis, l’atomisation ou la dispersion des individus et le bricolage de tactiques de survie sont la règle. Les clandestins de Calais, vivant dans les bois ou ailleurs sont dépourvus d’une cause de l’autre. Ils sont dans l’impossibilité, précisément à cause de cette atomisation, d’effectuer un travail de « désidentification » par rapport à leur propre personne et le cortège de souffrances qui y est attaché. Cette désidentification à l’égard de soi-même est bien la condition du politique, c’est-à-dire le commencement d’une identification à une cause commune.

 

Quand Maxime Tandonnet, conseiller du président Nicolas Sarkozy pour l’immigration et l’intégration, déclare qu’ « Il faut mettre fin aux régularisations massives qui entraînent des appels d’air et précipitent des milliers de personnes sur les chemins sans issue et les faux espoirs qui conduisent parfois à des drames. » (1), ce discours prend-t-il en compte toutes les dimensions de l’immigration contemporaine ?

C’est une parole d’État typique. La question qu’on ne se pose pas, en tout cas publiquement, c’est : pourquoi les gens continuent de partir et d’arriver ? Tous les récits montrent que ceux qui partent illégalement savent combien c’est périlleux.

Elle s’adresse à l’opinion française pour prouver que le gouvernement ne faillit pas à sa mission première : veiller à la protection de la nation et à l’identité nationale. Je ne suis nullement ironique, je prends ces mots très au sérieux et ceux qui les prononcent sont des gens très sérieux. On a tort de les attribuer à un ramassis d’idiots culturels. Ils incarnent une idée de la nation et de l’identité nationale avec laquelle je ne suis pas d’accord mais qui représente un sentiment très puissant. Comme dirait Spinoza, il ne faut pas rire, pas pleurer, mais comprendre. Les malins qui pensent toujours avoir le dernier mot ou être les gardiens de la morale progressiste devraient, au lieu de gémir, s’emparer théoriquement et politiquement de ce sentiment et en comprendre tous les ressorts.

 

Maxime Tandonnet présente la politique de l’immigration depuis cinquante ans comme l’une des raisons des troubles sociaux actuels, notamment en banlieue. Une politique plus agressive d’ « éloignements » tend-t-elle à résoudre les problèmes ?

La France reste une terre d’accueil, avec plus de 150 000 entrées régulières par an. Aujourd’hui, l’enjeu pour les États européens est de modifier la configuration de l’immigration, qui, depuis 2001, est liée à l’immigration clandestine et au terrorisme. On pense, à tort ou à raison, qu’il est préférable d’avoir une immigration venant d’Amérique latine, d’Asie et d’Europe de l’Est. On veut une immigration moins pauvre, plus qualifiée, plus « polie ». Sauf que cette immigration n’est qu’une partie de l’immigration. Tous les autres, plus nombreux, voudraient, eux aussi, être « civilisés », offrir un avenir à leurs enfants et par la même occasion s’en offrir un. Pour ceux-là, non seulement il n’y a rien mais rien n’est préparé, plus encore, on les repousse. Et pas simplement parce qu’ils sont un problème supplémentaire, mais parce que, une fois accueillis, ils restent un problème pour la société.

 

1. Entretien paru sur le site parisiensduboutdumonde.fr, le 5 décembre 2007.

 
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