Partager l'article ! Sous le plombant empire de la métaphysique: Un an après sa création au CDDB de Lorient, l’Atelier Catalyse dirig ...
Un an après sa création au CDDB de Lorient, l’Atelier Catalyse dirigé par Madeleine Louarn (de la compagnie morlaisienne L’Entresort) joue L’Empereur de Chine de Georges Ribemont-Dessaignes au Quartz de Brest : de belles performances sapées par des choix de mise en scène intéressants mais discutables.
Désappointante, incongrue ? Dada. Éclatée ? Dada. Elliptique ? Dada. Violente, lyrique, féroce ? En un mot comme en cent, L’Empereur de Chine n’est autre que dada. Et son auteur, Georges Ribemont-Dessaignes est le lyrique et truculent conteur d’une histoire d’hommes qui ne finissent pas de céder à leurs noires pulsions : quoi d’étonnant quand on sait que la pièce fut écrite au sein même du ministère de la Guerre, où le poète – éminent quoique méconnu créateur… dada jusqu’à la moelle ! – fut mobilisé en 1915 ? Une histoire sans histoire, de fait, nous est contée par le biais de personnages-symboles atemporels : un empereur de Chine et sa fille en mal d’amour, dont les destins croisent sans logique apparente ceux de quelque mercenaire ou d’improbables messagers des Philippines.
Comparaison, frustration, abstraction...
Empereur, Espher l’est-il par dérision ? Le personnage qui donne son titre à la pièce est un gouvernant dépassé par sa violence et celle des autres, une âme égarée et un père abusif. Son charisme, c’est celui de l’interprète, Jean-Pierre Pouliquen lui prête sa conviction et sa lumière. Très vite après l’apparition de ce personnage colonne vertébrale du spectacle, on se souvient que vingt et un ans plus tôt (en 1895), Jarry créa un père Ubu affligé des mêmes vices, dans une pièce explosant pareillement les traditions narratives et abordant des sujets propres à choquer la morale bourgeoise et les spectateurs somnolents de l’époque. Très vite, on ne peut s’empêcher de comparer… Très vite, on se sent frustré de cette drôlerie ubuesque qui chez Jarry faisait mouche, là où le cynisme de Ribemon-Dessaignes nous plombe, littéralement. Quand bien même Equinoxe et Ironique (Claudine Cariou et Yvon Prigent), messagers marionnettes venus de nulle part, seraient là pour en « alléger » le badinage philosophique. Préfigurations scénographiques de Pozzo et Lucky de Samuel Beckett, ils sont inénarrables. Leur mécanique gestuelle et leur apparente absurdité stigmatisent en réalité l’autre folie, la meurtrière, celle de l’empire, ce monde pulsionnel organisé auquel ils ne peuvent adhérer… sans pied de nez.
Le désir fort de montrer la subversion à l’œuvre dans cette pièce considérée comme la plus aboutie du mouvement Dada est compréhensible, voire louable tant Dada demeure une curiosité littéraire difficile à aborder, si peu grand public. Tailler dans le vif et l’élaguer de ses dimensions burlesque et de critique sociale, comme Madeleine Louarn a choisi de le faire ici, comportait cependant le risque de convoquer une trop grande abstraction. Une abstraction doublement écrasante. Pour le spectateur amené, en définitive, à se demander si c’est dans la mise en scène d’une histoire universelle qu’on peut rêver d’atteindre le particulier ou bien si c’est plutôt, à l’inverse, dans l’évocation de destins particuliers qu’on peut espérer toucher le plus grand nombre ; mais aussi pour le comédien amené, en définitive, à prêcher dans le vide.
...transmutation
Consacrant ainsi la primauté de la métaphysique (façon Dessaignes) sur la ’pataphysique (science de la dérision artistique initiée par Jarry), la mise en scène de Madeleine Louarn coupe, en effet, les ailes de ses interprètes : ils sont noyés dans un texte trop grave quand ils brûlent de décoller ! Leur flamme est pourtant ce qui réjouit l’œil de prime abord et durablement. Pleins d’ardeur, d’emportement, il faut tout à la fois saluer leur énergie, leur truculence ou leur élégance et leur humour : leur bonheur de jouer est communicatif. Ils témoignent d’un investissement physique exigeant et enthousiaste. Les dispositifs imaginés pour pallier les éventuels trous de mémoire de comédiens hors pairs quoique handicapés donnent même une idée exacte du travail multidimensionnel de tout comédien : les souffleurs font partie intégrante du spectacle et des performances ou stridulations sonores dont il est traversé. Plutôt que caché, le handicap est non seulement pris en compte mais « transmuté » : il devient le terrain d’une création sonore remarquable.
Le même soin apporté à un décor minimaliste, contrastant avec la magnificence des costumes, renforce, en revanche, le choix métaphysique initial de la metteure en scène et participe donc de la lourdeur de la pièce. Le voile qui traverse la scène et s’enroule et se déroule à l’envi, engloutissant parfois, conditionnant toujours les apparitions/disparitions des personnages, constitue certes un décor en perpétuel mouvement. Mais il augmente le spectacle d’un « côté too much » dans le registre idéaliste et candide, contre la noirceur du propos. L’ambiance scénique est, par conséquent, loin d’aider L’Empereur de Chine et ses spectateurs à « dépasser la question du sens », à rebours de ce que Madeleine Louarn déclarait peu avant la première lorientaise, fin 2009 :
la pièce n’est ni assez ubuesque ni assez cohérente pour emporter le spectateur avec elle.
Avec les comédiens de l'atelier Catalyse: CLAUDINE CARRIOU, CHRISTIAN LIZET, ANNE MENGUY, CHRISTELLE PODEUR, JEAN-CLAUDE POULIQUEN, YVON PRIGENT et STÉPHANIE PEINADO, ERWANA PRIGENT (souffleuses)
Texte : GEORGES RIBEMONT-DESSAIGNES
Mise en scène : MADELEINE LOUARN
Scénographie : MARC LAINÉ
Lumière : MICHEL BERTRAND
Son : DAVID SÉGALEN
Costumes : CLAIRE RAISON
Collaboration artistique : JEAN-FRANÇOIS AUGUSTE
Accompagnement pédagogique : ERWANA PRIGENT
Production : CDDB - Théâtre de Lorient, Centre Dramatique National/Théâtre du Pays de Morlaix, scène conventionnée Théâtre en territoire/Théâtre de l'Entresort, compagnie conventionnée de Morlaix
Création en résidence - 8 décembre 2009 - Lorient
Le Quartz - Brest
• Jeudi 4 novembre 2010 à 19h30
• Vendredi 5 novembre à 20h30
Festival Mettre-en-Scène - TNB
• Du 18 au 20 novembre 2010
CDN d'Orléans
• Mardi 1 février 2011 à 20h30
• Mercredi 2 février à 19h30
• Jeudi 3 février à 14h30 et 20h30
• Vendredi 4 février à 20h30