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Trois femmes puissantes, de Marie Ndiaye
Trois jeunes femmes entre lesquelles court un lien flou, flottant, ténu, un prétexte : leur âge et leur origine sénégalaise. À moins qu’il ne s’agisse, en réalité, de l’histoire d’une seule femme à trois têtes : Norah la jeune avocate retournant sur les traces de l’empire paternel, Fanta la jeune épouse exilée en France où elle n’est pas assez diplômée pour exercer son métier d’enseignante, Khady et son destin cruel de jeune femme sans enfant puis de jeune veuve migrante. Femmes, africaines, l’auteur nous les donne « puissantes » dès le titre. Un titre beau et simple, mais lourd. « Puissant » est un terme fort, épique ou magique, qui, selon le Trésor de la langue française en ligne, peut signifier tour à tour :
Qui a une grande faculté de création, qui témoigne d'une grande force créatrice.
S’il est un adjectif approprié pour qualifier la langue de Marie Ndiaye, c’est bien celui-là. La plume de Marie Ndiaye force l’admiration : élégante, prolixe et sèche, touchant juste et ne dédaignant ni le grotesque ni le tragique. Elle excelle à évoquer les êtres dans leurs petitesses, elle souligne avec raffinement les limites très pratiques, physiologiques, de la condition humaine.
Qui, par sa force, son importance, a la capacité de produire de grands effets.
La « puissance » de ces trois destins individuels décrits jusque dans les moindres replis de leurs dysfonctionnements ne saute pourtant pas aux yeux. Le message, s’il y en a un, n’est pas clair : s’agit-il d’un hommage à des femmes qui cherchent, quoi qu’il en coûte, sans relâche, une issue ?
Norah est une femme forte, prise au dépourvu, décrite aux prises avec ses impuissances, ses pertes de contrôle. Elle est constamment déstabilisée et trempée de sueur ou d’urine face à la déchéance du père, de son frère et de leurs défuntes gloires. S’il faut lui reconnaître une puissance, elle réside sans doute dans sa capacité à s’accepter comme faillible.
La puissance de Fanta, quant à elle, semble être avant tout celle de l’imagination. Femme de lumière, elle est racontée à travers les pensées un mari amoureux mais désaxé, ruminant lui aussi le poids d’un père assassin.
La puissance de Khady consiste à supporter, à pousser son corps toujours plus loin, un corps pourvoyeur de souffrances toujours plus intenses, ce corps coupable de ne pas lui avoir donné un seul enfant.
Autant de vies extraites de nos réalités à tous. Autant de retours et de ratés scrutés à la loupe, et qui constituent, par l’intermédiaire de cet adjectif « puissantes », un coup de projecteur sur des volontés qui passent souvent inaperçues tant elles sont lots courants.
TECHNOL. [En parlant d'un dispositif, d'une machine] Qui peut fournir ou produire une énergie considérable, qui a de grandes capacités.
Trois femmes puissantes, c’est aussi la puissance du regard d’un écrivain, qui n’évoque pas tant des femmes que la distribution des rôles et la famille, cohérente ou éclatée. Faisant preuve d’une pénétration remarquable des névroses et des contradictions humaines, Marie Ndiaye propose un univers de relations humaines déceptives, insaisissables, constellées d’incompréhensions, illustrant le célèbre propos de Baudelaire, selon lequel “le monde ne marche que par le malentendu”. La chaleur humaine, tel le sourire retrouvé de la belle Fanta, y est d’ailleurs d’autant plus vive qu’elle y est rare.
Qui a le pouvoir d'imposer son autorité. Anton. impuissant, sans autorité, faible.
Cela dit, oserait-t-on demander à un grand écrivain de croire en l’homme aujourd’hui ? Le poète d’aujourd’hui n’aurait-il pas enfin trouvé sa place dans la cité idéale de Platon, en mettant son art au service de la raison et de l’imitation? En cessant d’alimenter les machines à rêves, ne risque-t-on pas cependant d’entamer l’étoffe des hommes de demain?