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Un soir au pays des hommes intègres
Une pépite de théâtre simple et original inspirée d’une conversation réelle.
Mitterrand et Sankara oppose
le « socialiste tiédi aux commandes de l’ancienne puissance coloniale » au « bouillant révolutionnaire
». C’est ainsi que les dépeint Jacques Jouet, l’auteur de la pièce mise
en scène par Jean-Louis Martinelli. Le match présenté jusqu’au 22 février au Planétarium (petite salle écrin) du Théâtre Nanterre-Amandiers montre les limites de l’action politique en Afrique
et à propos de l’Afrique, en une sorte d’hommage au courage du tout premier dirigeant du Burkina-Faso.

Les langues sont déliées dans la navette qui ramène les spectateurs du théâtre à la station de RER Nanterre-préfecture. Les gens ont envie de parler de la pièce qu’ils viennent de
voir, Mitterrand et Sankara, un texte de Jacques Jouet mis en scène par Jean-Louis Martinelli. « Mais, vous connaissez, vous, l’histoire de Sankara
? demande un homme d’âge mûr à un très jeune homme assis derrière lui.
« Sankara est une grande figure de l’indépendance pour toute l’Afrique subsaharienne, lui répond le
jeune d’évidence bien informé, un révolutionnaire, marxiste, qui a toujours dénoncé la mainmise de l’Europe sur l’Afrique. »
Voilà pour la grande histoire. La nôtre est comme une pépite extraite de celle-là, et elle se déroule, précisément, le 17 novembre 1986 au soir. Mitterrand est en visite officielle à
Ouagadougou. Le capitaine président Thomas Sankara le prend au dépourvu : il jette sur la table tous les sujets brûlants. C’est un match joliment improvisé entre deux hommes qui sont intrigués
l’un par l’autre. Le « bouillant révolutionnaire » contre le « socialiste tiédi aux commandes de l’ancienne puissance coloniale », tels que les dépeint le
dramaturge.
Un théâtre simple pour restituer la vigueur de l’échange
Un beau procédé est exploité pour transposer la célèbre rencontre du vieux dirigeant rompu à l’exercice du discours politique et du jeune insurgé. Centré sur la parole, le corps et la voix, il
parvient à restituer toute la vigueur de l’échange, non sans souligner les limites de l’action politique. Une femme (Odile Sankara, actrice et sœur de Thomas) pose une grande calebasse au
milieu de la scène et la remplit d’eau. Elle s’appelle « théâtre simple ». C’est son rôle, du nom du genre théâtral né à Ouagadougou en 1998. Après en avoir expliqué les règles, elle introduit
le sujet puis les deux autres personnages. Sa présence, parfois comique, allège la dimension historique du propos. Elle interviendra régulièrement, à la manière d’un arbitre, pour organiser la
circulation de la parole entre elle et les deux autres acteurs. Tous les trois ont dans la bouche des grains de maïs, chacun d’eux doit parler un moment puis cracher un grain depuis sa place
vers la calebasse. Si le grain tombe à côté, il cède la parole, sinon, il continue.
La semonce du jeune taureau
Néo-colonialisme, apartheid, relations Nord-Sud, désertification du pays… tout y passe, sans concessions. Une semonce à l’envers : du jeune taureau contre le vieux buffle blasé. Mitterrand
(imité et joué avec brio par Pierre Hiessler) a beau essayer de calmer les ardeurs de son homologue ou de briser ses utopies, le jeune capitaine président (interprété par Moussa Sanou,
remarquable) ne lâchera ni le morceau ni sa bonne humeur de tout le spectacle, qui ne dure qu’une heure et quinze minutes.
Dans la navette, l’homme plus âgé pousse l’investigation : « Et vous savez pourquoi il a été assassiné ? »Oui, le jeune sait dans quelles circonstances a été tué l’homme qui a
lancé les bases du Burkina-Faso, « pays des hommes intègres » en français, sur les ruines de la Haute-Volta. Cette histoire-là est-elle mal écrite ? Blaise Compaoré fait assassiner son ami, le
populaire « Tom Sank », le 15 octobre 1987. Et prend le pouvoir, qu’il occupe encore aujourd’hui. « Quel contraste, poursuit-il, entre le discours magnifique de
Sankara et la bêtise rhétorique de Mitterrand, vous ne trouvez pas ? » Le jeune acquiesce.
Il n’est pas le seul.
Julie Broudeur pour Parisiens du bout du Monde
Photo: Agathe Poupeney